19 septembre 2024

Guinée-Bissau : Umaro Sissoko Embalo peut-il compter sur la CEDEAO ?

Tous les voyants sont au rouge dans ce petit pays de 2 millions d’habitants où le président sortant fait tout pour s’accrocher au pouvoir, dans le silence bienveillant de la CEDEAO

Que nous concocte encore le président bissau-guinéen ? À quelques mois de la fin de son mandat, le président Embalo tente l’impossible pour se maintenir au pouvoir. De la dissolution du parlement dans des conditions jugées anticonstitutionnelles au retard dans la mise en place des organes électoraux toutes les conditions smblent réunies pour un embrasement. Malgré ces voyants dangereux pour la stabilité en Guinée-Bissau, ce petit pays de 2 millions d’habitants, la communauté internationale notamment la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest a visiblement fait le choix de ne rien faire pour anticiper la crise qui s’annonce. Pourquoi la CEDEAO ferme-t-elle les yeux sur les dérives dictatoriales du président Embalo malgré les alertes de la Coalition PAI-TERRA Ranka et du Forum pour le Salut de la Démocratie, deux mouvements politiques de l’opposition du pays ?

La Guinée-Bissau, ce beau petit pays d’Afrique de l’Ouest est en train de sombrer pour une énième fois dans une crise politique sans majeure. Après avoir dissout le parlement au mépris des dispositions constitutionnelles, Umaro Sissoco Embalo a pris une batterie de mesures aussi nuisibles à la démocratie les unes que les autres. Les militaires du président Embalo ont pris la place des députés élus par le peuple bissau-guinéen. Beaucoup des adversaires du président Embalo l’accuse de diriger le pays comme une entreprise unipersonnelle dans le non-respect total des règles démocratiques et des dispositions de la constitution de la Guinée- Bissau. Ils lui reprochent des actes d’intimidation tels que les arrestations arbitraires, qui seraient déployés pour étouffer la liberté de la parole et enterrer la démocratie. Des actes qui auraient empiré depuis les élections législatives que le parti d’Embalo a perdues.Les partis politiques et les organisations de la société civile ne fléchissent pas. Ils s’organisent de l’intérieur comme à l’extérieur pour contrer la tyrannie d’Embalo. Si finalement la date du 24 novembre 2024 a été retenue pour la tenue des élections législatives, aucune action n’est mise en œuvre dans ce sens. La date de la tenue de l’élection présidentielle est la grande inconnue de l’équation politique de la Guinée-Bissau alors que le mandat d’Embalo prend fin le 27 avril 2025. L’estime des populations pour le Chef de l’État ne cesse de régresser. Après avoir perdu le soutien du parti MADEM qui l’a porté au pouvoir en 2019, de grandes figures respectables du paysage politique du pays n’ont pas manqué de hausser le ton publiquement contre certains comportements nocifs au vivre-ensemble et à la démocratie.

Le 12 août 2024, les deux plateformes les plus expressives et les plus importantes de la Guinée-Bissau sont montées une nouvelle fois au créneau, via une déclaration politique conjointe, pour alerter l’opinion publique internationale sur les nombreuses irrégularités qu’elles observent depuis un certain temps et qui méritent d’être résolues. Il s’agit, entre autres, de l’ingérence du président dans l’organisation et le fonctionnement interne des partis politiques, l’ingérence dans l’organisation des organes de souveraineté, « une stratégie visant à détruire les piliers essentiels de l’édifice démocratique en Guinée-Bissau », la chasse aux sorcières lancée contre certains juges de tribunaux, la création du « Bataillon Anti-Coup d’Etat », « une milice du Président de la République » et l’instrumentalisation de la justice.

Dans la déclaration, les signataires Domingos Simōes Pereira et Nuno Gomes Nabiam, respectivement président du PAI-TR et Coordonnateur Général du FSD, appellent Umaro Sissoco Embalo à la retenue. Ils l’ont exhorté au respect de la Constitution de la République de Guinée-Bissau. Il s’agira pour le président de laisser les partis politiques fonctionner normalement, de restaurer l’Etat de droit en insufflant un nouveau souffle aux organes judiciaires dont la Cour Suprême et en actant la reprise des activités du parlement assiégé par des hommes armés. Ils insistent sur le respect du calendrier politique électoral pour permettre la tenue des élections présidentielles. En tout état de cause, les partis politiques signataires de la déclaration se réservent le droit de recourir à d’autres méthodes pour faire respecter l’Etat de droit. Aussi ont-ils prévenu : « L’insistance du Président de la République sur le non-respect des règles du jeu démocratique peut cimenter son rôle d’élément perturbateur du processus démocratique, ce qui peut conduire les partis signataires de la présente Déclaration Politique à opter pour d’autres formes (juridiques et démocratiques) de lutte pour le rétablissement de la légalité constitutionnelle, y compris les manifestations populaires ».

Que fait la CEDEAO ?

La Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest a habitué l’opinion internationale à ses sorties tardives après les coups d’Etat qu’engendre le recul démocratique dans certains de ses Etats membres. C’est bien après la réaction vigoureuse des militaires que les grandes instances de la communauté retrouvent leur lucidité et leur vigueur en larguant des salves de mesures punitives. Dans le cas de la Guinée-Bissau, elle se comporte exactement de la même manière, étant donné qu’aucune action visible n’a été initiée de sa part pour rappeler à l’ordre Umaro Sissoco Embalo. Certes, à sa 40ème session de juin 2024, le Conseil de médiation et de sécurité a noté : « Depuis la dissolution de l’Assemblée Nationale Populaire, les autorités n’ont pas encore fixé la date des nouvelles élections législatives. De même, la date de l’élection présidentielle n’a pas encore été fixée conformément à la Constitution et à la législation électorale. Le procès des auteurs de la tentative de coup d’Etat de décembre 2021 a été reporté à deux reprises ». Le constat de la CEDEAO s’est arrêté là qui n’a pris aucune mesure coercitive pour que ce problème soit réglé. La sortie de la Coalition PAI-TERRA Ranka et du Forum pour le Salut de la Démocratie est une véritable mise en garde qui offre à voir les événements qui pourront se produire en Guinée-Bissau dans un avenir très proche. Ces mouvements politiques qui occupent 94% des sièges du parlement n’entendent pas rester passifs. L’environnement politique du pays est fortement dégradé et marqué par « la restriction des droits civils et politiques des citoyens en violation systématique de la Constitution et des lois », déplorent-ils, annonçant que trois membres et le président du parlement ont dû, pour protester contre ces irrégularités, porter plainte auprès du Comité des droits de l’homme de l’Union interplanétaire. Domingos Simōes Pereira et Nuno Gomes Nabiam exigent le rétablissement de l’Assemblée Nationale Populaire, le respect du calendrier électoral tel que prévu par la Constitution, l’organisation des élections à la Cour Suprême de Justice et l’inauguration d’une nouvelle commission électorale.

La CEDEAO restera-t-elle muette face à l’appel des forces politiques majeures de la Guinée-Bissau ?

A la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, Domingos Simōes Pereira et Nuno Gomes Nabiam lancent un appel pour que la mission militaro-technique d’appui à la stabilisation de la Guinée-Bissau, « initialement créée dans le but d’assurer les institutions et les titulaires les plus importants des postes politiques », qui sert maintenant de « structure d’appui exclusive au Président de la République », soit « réorientée vers sa mission initiale et permette au pays de créer un cadre de normalité et de tranquillité ». Ils invitent la CEDEAO à faire une déclaration « claire et ferme » qui « donnerait le ton non seulement pour les efforts déployés par les organisations politiques et la société civile, mais aussi pour la participation du reste de la communauté internationale ». « Nous sollicitons officiellement la nomination d’un médiateur de la CEDEAO pour la Guinée-Bissau… Ce serait un signe fort de la détermination à accompagner et soutenir ses Etats membres », ont-ils écrit à l’endroit du Bureau des représentants de l’ONU, de l’UA et de la CPLP.

Dans une autre déclaration conjointe, ils se disent prêts à recourir à d’autres moyens si le Président Umaro Sissoco Embalo n’ouvre pas le jeu démocratique : « L’insistance du Président de la République sur le non-respect des règles du jeu démocratique peut cimenter son rôle d’élément perturbateur du processus démocratique, ce qui peut conduire les partis signataires de la présente Déclaration Politique à opter pour d’autres formes (juridiques et démocratiques) de lutte pour le rétablissement de la légalité constitutionnelle, y compris les manifestations populaires ». Le peuple bissau-guinéen s’inspirera certainement de la lutte de son voisin du Sénégal qui s’est soldée par l’élection du président Bassirou Diomaye Faye.Il faudra que la CEDEAO prenne effectivement le taureau par les cornes. Des troubles semblent imminents en Guinée-Bissau. Elle pourrait cette fois-ci réagir vigoureusement au lieu d’attendre que le pire arrive pour commencer à sortir des mesures punitives qui nuisent plus aux populations qu’elles ne fragilisent les nouvelles forces ayant accédé au pouvoir.

L’appareil judiciaire au service des dérives d’Embalo, étrange silence de la CEDEAO

Habituée à ne réagir qu’à la prise du pouvoir politique par l’armée, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest a été désertée par des pays comme le Burkina Faso, le Mali et le Niger qui ont dû former l’Alliance des pays de l’AES.

Au Gabon et en Guinée, les militaires ont aussi pris le pouvoir. Ce phénomène très en vogue aujourd’hui Afrique noire est sans doute la résultante du silence de la CEDEAO face à ce que beaucoup appellent « coup d’Etat institutionnel », l’ultime mesure stratégique que prennent certains hommes politiques pour verrouiller l’accès à la présidence. Aujourd’hui encore, la Guinée-Bissau s’illustre dans le même schéma. Au lieu que la CEDEAO dénonce de vive voix les abus du pouvoir du président Umaro Sissoco Embalo, elle garde comme à l’accoutumée ce silence complice qu’on lui connaît.

Le pouvoir judiciaire sous les coudes d’Umaro Sissoco Embalo

Dans leur déclaration, la Coalition PAI-TERRA Ranka et le Forum pour le salut de la démocratie dénoncent la transformation de la Cour Suprême en un instrument politique, insistant sur l’instrumentalisation de cette institution vidée de ses prérogatives. Selon eux, elle a perdu « sa capacité de juger et de délibérer conformément à la Constitution et à la conscience souveraine des juges » et est devenue « un instrument de guerre du Président de la République qui l’a utilisée pour attaquer toutes les institutions du pays ». Le sort réservé aux magistrats est l’un des plus horribles. « Les juges des tribunaux sont suspendus, persécutés ou enlevés, sans conséquences et sans respect de leurs décisions, comme dans le cas des décisions de la Cour Militaire Supérieure », déclare-t-ils. Ils fustigent également le manque de respect « pour les décisions judiciaires, par les entités gouvernementales et les institutions militaires, à la demande de l’Ordre Supérieur ». Par ailleurs, la création d’une force militaire parallèle dénommée « Bataillon Anti-Coup d’Etat », pensent les responsables de ces partis, n’est nullement conforme à la Constitution et constitue « une atteinte à la souveraineté nationale en ne respectant pas les dispositions légales et constitutionnelles ». Etant donné ces irrégularités, la Coalition PAI-TERRA Ranka et le Forum pour le salut de la démocratie appellent la CEDEAO à jouer sa partition pour ramener à l’ordre le président qui piétine sans sourciller les organes judiciaires du pays.

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